Sumatra

Banda Aceh



Après neuf heures de train de nuit, trois jours de ferry et quinze heures de bus, j’arrive sonnée à la gare routière de Banda Aceh. Je ne songe qu’à prendre un taxi pour mon auberge et dormir.

Après avoir récupéré, Ady me rejoint. Il tient particulièrement à me faire découvrir sa ville, ses amis aussi.



Banda Aceh est une ville musulmane très conservatrice. C’est la seule région d’Indonésie à appliquer la charia, la loi islamique. Je ne le savais pas avant de prendre le bus. Aussi, la première chose que je fais, c’est m’acheter une tenue respectant la politique vestimentaire. Le débardeur est considéré comme « trop sexy » voire indécent. Je ne vous parle même pas du short. Je fais donc les boutiques avec Ady. Il se moque de moi en me proposant un Hidjab, un Tchador ou encore une Abaya. Il ne voit rien qu’à ma tête que cela risque d’être compliqué. En touchant les tissus, je meurs littéralement de chaud. Je me demande comment font toutes ces femmes pour être couvertes comme en hiver par 32°C à l’ombre. Puis, je me décide pour une veste longue, grise et à priori en lin.




Parée de ma bague et de ma veste, je peux maintenant me mêler à la population locale. Ady me propose avant toute chose de rencontrer ses amis. Il joue au traducteur. A force, il connait les réponses par cœur. A l’intonation de sa voix, sans comprendre, je sais où il en est de son récit. Il tient à m’expliquer que ses amis ont réussi. Ce sont des businessmen. Ils ont tous leur magasin. Ils parlent de réussite, de profit, de leurs vies.

Tous nous questionnent en demandant si Ady est mon guide. Nous répondons que nous sommes amis. Cette conception semble les étonner. Un homme et une femme peuvent-ils être amis ? Plus encore, un local et une occidentale ? Pourtant, une fois la surprise passée, ils me regardent avec bienveillance et nous avons des discussions de trentenaires classiques. On parle musique, rock, voyages, scooters, travail…

Lors des différentes soirées passées avec ses amis, le déroulement a toujours été plus ou moins le même. C’est même devenu un peu un rituel qui nous amuse beaucoup. Ady profite de ma présence pour les inciter à apprendre l’anglais et s’ouvrir à de nouvelles perspectives.



Nous explorons également sa ville. Nous commençons par le marché traditionnel de Banda Aceh. C’est un lieu haut en couleurs. Dès mon arrivée, tous les hommes souhaitent que je les photographie. Ils me parlent de football. Principalement de Zidane. Ils souhaitent connaitre ce qu’il fait maintenant et s’il est musulman. N’ayant pas révisé et ma culture footballistique étant limitée, je brode. Heureusement, ils ne sont intéressés que par Zidane. Je n’ai pas besoin de parler de l’équipe de France d’aujourd’hui dans le détail. Au gré des photos et des « Hello Miss », nous déambulons dans les halles aux viandes.

Une ruelle insalubre délimite la halle aux viandes de celle des volailles. En la traversant, je suis attirée par la lueur d’un feu. Je m’arrête cinq minutes pour découvrir comment ils font rôtir le poulet. Ici, pas de four à chaleur tournante. Ils l’embrochent simplement sur une barre de fer et le font cuire au-dessus d’un feu ou d’un chalumeau.

Nous passons une nouvelle allée pour rejoindre la halle aux poissons. Je suis impressionnée par la taille de cette halle, des étales à perte de vue. Elle vaut vraiment le coup d’œil. Je me rends compte à quel point la pêche est une source de revenus pour la région.



Nous quittons le marché pour le lieu qui a rendu Banda Aceh tristement célèbre aux yeux du monde : le musée du Tsunami. Je me souviens d’où j’étais le 26 décembre 2004.

230 000 morts, 160 000 disparus, 35 000 orphelins et 500 000 personnes sans maison !

Le fait d’être accompagnée d’Ady rend le moment encore plus impressionnant et terrifiant. J’ai la boule au ventre. Je suis envahie par la tristesse. Il me parle de ce qu’il a vécu. Il était en montagne au moment du séisme. Même s’il regarde vers l’avenir de ses trois fils, je sens tout le poids de la culpabilité de ne pas avoir été auprès des êtres chers qu’il a perdus.

Nous échangeons aussi sur l’aide internationale qui est intervenue tout de suite après. Il me confie qu’il a une reconnaissance éternelle auprès de tous les occidentaux qui sont venus au secours de sa ville. Me protéger afin qu’il ne m’arrive rien et s’assurer que je découvre sa ville avec ses yeux fait partie intégrante pour lui de cette gratitude.

Les différentes salles du musée expliquent les causes de ce drame, les conditions de survie et l’aide à la reconstruction. Nous terminons la visite par un film de dix minutes au lendemain de la catastrophe. Mes larmes coulent devant tant d’horreurs. C’est le cœur déchiré que je vois Ady revivre certains de ces moments juste parce qu’il m’accompagne. Avant de quitter les lieux, nous descendons le long d’une rampe pour rejoindre la salle des prénoms. Cette descente du jour à la nuit fut dessinée pour que nous ayons le sentiment d’être au cœur d’un cyclone. Nous nous recueillons à la mémoire des disparus. Ady me confie qu’il n’a jamais souhaité y faire inscrire le nom de sa fiancée. Son corps n’a jamais été retrouvée. En n’inscrivant pas son nom, il rêve qu’elle va bien.



Près de quinze ans après, on ne voit plus les stigmates du tsunami dans la ville. Le niveau de vie de la population a même augmenté grâce à la reconstruction massive des habitats. Les pêcheurs ont de nouveaux bateaux et sont retournés en mer. Les enfants ont grandi et ont tenté de se (re)construire. Le seul bâtiment qui reste très partiellement marqué est la grande mosquée, « Baiturrahman Grand Mosque ». Ce fut le seul édifice qui résista à l’onde de choc. Seule survivante de cette ville pratiquement rasée, elle a confirmé, aux yeux de tous, être le symbole de la culture et de la religion Acehnese.

Pour accéder à la grande mosquée, je dois porter un uniforme pour touriste : une abaya et couvrir mes cheveux de mon chèche. Lorsque nous y accédons, Ady me raconte que lors du tsunami, nombre de personnes de toutes confessions s’y sont réfugiés. En ayant survécus au déluge, il m’explique que beaucoup se sont convertis afin de rendre grâce à Allah qui les a protégés. Je ne peux accéder qu’à la façade de la mosquée. Son architecture fin XIXème combine des influences coloniales et indiennes.



Entre la loi islamique et le peu de sites touristiques, Banda Aceh n’est généralement qu’une escale en attente du ferry pour se rendre à Pulau Weh. La ville cherche pourtant à attirer de nouveau les touristes.

En étant occidentale et protégée par Ady de la police de la Charia, je reste en leur compagnie près d’une semaine. Nos échanges valent qu’on prenne le temps.

Cette incursion me fait également réfléchir sur la chance d’être née en France aujourd’hui. Nos droits et nos libertés prennent toutes leur portée quand nous sommes confrontés aux restrictions. L’Européenne que je suis a parfois été heurtée par certains comportements. Cela a renforcée la puissance de l’amitié qui me lie à Ady. Celle d’une blanche et d’un noir, d’une Occidentale et d’un Acehnese, d’un homme et d’une femme. Égaux.

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