Malaisie

George Town

Depuis Sumatra, on me parle de George Town.

« C’est ultra chill et relax ! »
« C’est le paradis du Street Food et du Street Art !»
« Tu vas te régaler !»


Devant tant promesses, je décide d’y passer Noël et prendre quelques jours hors du temps. Cela fait deux mois et demi que je voyage d’auberge en auberge. Je ressens le besoin de me retrouver un peu seule.

Étrange me direz-vous ?

Tout voyageur solo le dit, on n’est jamais seul(e) en voyage. Que ce soit d’autres backpackers, des colloc de dortoirs, des locaux… Les opportunités de rencontres et d’échanges ne manquent pas. C’est une véritable richesse. C’est aussi l’objet de mon voyage : aller à la rencontre de la diversité qu’offre notre belle planète.

Cela dit, il faut être disponible pour profiter pleinement de ces moments. Je me rends compte que le manque d’intimité, de privauté peut altérer, malgré moi, cette ouverture. Alors, je trouve le compromis idéal. Je prends une chambre individuelle avec un grand lit et un vrai matelas dans une auberge de jeunesse. Avec plaisir, je peux étaler mes affaires sans me préoccuper de mes comparses. Je peux flâner sans déranger ou l’être. Cette petite chambre aux murs vert pâle et à la couverture « Hello Kitty » manque de charme. Paradoxalement, elle a tout d’un palais. J’ai un bureau, je vais pouvoir écrire. Un fauteuil où je vais pouvoir lire en pleine nuit si le cœur m’en dit. Je peux régler l’air conditionné à la température qui me convient. Les prochaines nuits ni je ne suffoquerai ni ne me transformerai en glaçon. Je retrouve avec délectation le bonheur d’avoir un chez soi.

Ivre de cette liberté retrouvée, je partage avec plaisir le repas de Noël avec d’autres backpackers du monde entier. Dans les rues de George Town, les commerçants ont installé des pères noël, des lampions et des guirlandes. Quand sonne minuit, un feu artifice illumine le ciel de rouge, de vert, de blanc. Chacun lance des cotillons et des serpentins. Les bars de « Love Lane » organisent des concerts live. Chaque bar se répond en essayant de faire plus de bruit que le voisin. Un joyeux tumulte dans cette rue des bars donne un avant-goût de 31 décembre.

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Les jours suivants, je pars à la conquête du Street Art et du Street Food.

Je déambule. Je flâne. Je n’ai pas pris de plan afin que ce soient mes pas, mon œil et mon odorat qui me guident. La ville est une gigantesque chasse aux trésors. En dehors du circuit touristique connu, des perles se cachent dans des ruelles, dans des jardins, au détour d’un croisement ou dans un renfoncement. Comme une enfant, je cherche, je scrute partout afin de trouver de nouveaux dessins ou sculptures métalliques… Je suis galvanisée par cette exploration. A chaque fois que je repasse à l’auberge, les premières questions sont « T’as vu ça ? ». « T’as goûté ça ? ». Et le traditionnel : « C’est où ? » qui suit la réponse négative. Alors, chacun repart dans sa quête de dessins ou de mets.


En arpentant la ville dans tous les sens, je retrouve ce qui m’avait tant plu à Singapour : ce melting-pot culturel. Ici aussi, je passe des temples hindous aux temples chinois en croisant mosquées et églises. D’un croisement de rue à l’autre, l’odeur du curry laisse la place au saté puis au shawarma et autres délices. Dans Chinatown, les Pères Noël gonflables sont troqués pour les lampions annonciateurs du nouvel an chinois. L’encens, les offrandes vous font voyager de quartier en quartier. Les façades des bâtiments démontrent le passé colonial de la ville.


C’est d’ailleurs à l’occasion de mon passage (bi)hebdomadaire dans une laverie que je rencontre Chris.

Christopher est un malais. Il a entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Il a fait toute ses études dans le lycée britannique de George Town. Il a travaillé ponctuellement en Europe et aux Etats Unis. Étonnée par sa maîtrise parfaite de l’anglais, nous commençons à discuter.

Né dans les années 40/50 sous protectorat britannique, avoir un prénom anglophone ouvrait des portes. Cela montrait aussi le statut familial et le respect qui était portée à la couronne. Depuis son enfance, il est convaincu que l’anglais lui permettra de travailler et d’évoluer. Pour lui, le malais ou l’indonésien sont des langues réductrices qui ne permettent pas de percevoir le monde moderne. Aussi, il est triste de constater que les jeunes générations de ce pays délaissent l’anglais. « C’est de mauvais augure » me dit-il repensant au passé florissant de sa ville.

Alors, il me parle de l’histoire de George Town. Avec nombre d’anecdotes, il me raconte comment ce comptoir britannique est devenu indépendant après la seconde guerre mondiale. Le rattachement de la péninsule de Penang à la Malaisie ne fut pas sans heurts. La difficulté provenait du métissage. Toutes les communautés voire diasporas malaises, chinoises, indiennes, thaï, birmanes devaient se mettre d’accord sur chacune des modalités avec l’approbation de la reine Elizabeth II. Il singe la scène : « vous les chinois, vous êtes bons en finances ? Alors, prenez ce domaine, vous serez où nous investissons ! Vous les indiens, vous aimez construire ? Alors ce sera les infrastructures… Et ainsi de suite ».

En mimant les négociations, je vois son regard changer. De l’amertume l’emplit. La fin du protectorat engendrât le déclin de George Town. Elle ne dût sa renaissance en 2008 qu’au classement au Patrimoine Mondial l’Unesco. Il y voit un signe bienveillant de l’Europe et du Royaume Uni.

Aujourd’hui, Chris tient une guesthouse. Sur les murs, sont accrochés des clichés d’antan en noir et blanc. En fond sonore, jazz et musique des années folles battent la mesure en rythme avec le vieux ventilateur du plafond. Avec chacun de ses hôtes, depuis son rocking chair et vêtu d’une chemise hawaïenne, il prend le temps de voyager et de s’émerveiller. Il me confie que c’est sa recette pour rester jeune. En le quittant, en ayant le rose aux joues, il me fait la bise « à la française ». Puis, il me fait mille recommandations pour la suite de mon périple et me communique dans le creux de l’oreille quelques pistes pour dénicher de nouveaux Street Art.

2 commentaires

    • baloo

      J’ai également été étonnée que l’apprentissage et la pratique de l’anglais soient abandonnée par les jeunes. De mon expérience, cela dépend des villes. A Kuala Lumpur, tout le monde parle globalement anglais. A Malacca, ce n’était pas le cas. A George Town, Chris l’explique par le déclin de la ville jusqu’à la fin des années 2000. Le regain économique et touristique étant récent, il y a eu, a priori, toute une période de repli.

      Pour le Street Art, mes photos publiées représentent moins de 5% de celles que j’ai prises et peut-être moins de 0,5% de la ville. C’est un héritage exceptionnel qui s’enrichit d’année en année. Nombre d’artistes ont vraiment un talent incroyable. C’est un musée à ciel ouvert à découvrir 🙂😍.

      A bientôt. Bises

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