Vietnam

KON TUM

Où avez-vous passé votre confinement ? Chez vous ? En famille ou chez des amis ? A la ville ou la campagne ? Dans un petit appartement ou dans une maison avec piscine et jardin ? Cette question est l’une des plus posées en ce moment. Probablement, cette période marquera aussi les esprits des petits et des grands pour quelques décennies. Fera-t-elle partie des livres d’histoires de nos enfants ou petits-enfants ? Qui sait ?

Pour ma part, je l’ai passé à Kon Tum. En lisant le « Routard », rien ne me prédestinait à tomber sous le charme de cet endroit. Voici la description : « Peu de voyageurs poussent jusqu’à cette grosse bourgade provinciale de 130.000 habitants, capitale de la province du même nom. Elle est située à l’intérieur des terres, dans les Hauts Plateaux du Centre, près des frontières du Laos et du Cambodge, à 530 mètres d’altitude et à 291 kilomètres de Dà Nang. Si la ville ne présente pas d’attrait particulier, autour vivent plusieurs minorités ethniques, notamment les Bahnar, les Sedang et les Jarai dont on pourra, accompagné d’un guide local, découvrir certains villages. »

Alors, quels déclics sont à l’origine de ma motivation ?

Tout d’abord, la beauté de la région : les paysages luxuriants ou arides, les vallées, les lacs, les rizières, les champs de café, les forêts d’hévéa où chaque arbre est ceinturé afin de récolter une sorte de latex, la terre rouge ou ocre. Chaque panorama est une carte postale. Chaque route est un voyage à part entière. Je suis subjuguée par l’intensité des couleurs, des odeurs. C’est brut comme taillé au couteau

Ce sont les villages des minorités qui m’avaient attirée. J’avais en tête les reportages de Frédéric Lopez « Rendez-vous en terre inconnue ». Je me voyais déjà dans des contrées reculées allant à la rencontre d’une culture lointaine. Pour l’aspect isolé, ce n’est guère le cas. Nombre de villages se situent dans un rayon de trente kilomètres autour de Kon Tum. Aux routes asphaltées succèdent celles de graviers où il faut slalomer entre les trous. Puis des chemins de terre me permettent de rejoindre un mode de vie du XIXe siècle. Les maisons sont sur pilotis et en bois. Il y a des enclos à côté pour les bêtes. Il n’y a pas l’eau courante. Au centre du village se trouve la maison commune (Nha Rong). Elle est reconnaissable entre toutes par sa haute toiture. C’est le lieu de vie pour toutes les activités collectives : école, cérémonies, rassemblement… A la sortie, le cimetière, identifiable par des tombes en tôles ondulées. Je me croirais dans « la petite maison dans la prairie » si l’anachronisme des mobylettes ne me ramenait pas à la réalité.

A l’occasion de mes balades, je traverse plusieurs villages. Tous sont agencés de la même manière. Parfois, enfants et adultes m’arrêtent. Ils sont curieux. Ils regardent ma moto, montent dessus et se prêtent à des séances photo improvisées.

A l’occasion de l’une de mes échappées, une famille me fait des grands signes. A peine suis-je descendue, les enfants me prennent par la main et m’emmènent dans leur maison. Ce sont quatre murs de brique et un toit. Tout le monde s’agglutine dans cette pièce unique. On se regarde. On se sourit. On échange nos prénoms. Je répète. Ils rigolent de ma prononciation chaotique. On glousse sans raison réelle. Juste le fait d’être ensemble et que nos routes se soient croisées est un plaisir. On essaie de dialoguer. Sans succès. Je teste avec Google Translate. La traduction n’a ni queue ni tête. Alors, on revient à des fondamentaux : des gestes, des mains serrées, des regards. Chacun à sa manière cherche à graver à jamais ce moment.

Puis, il y a l’authenticité de la ville. C’est un lieu sans fioriture. On ne peut pas s’extasier sur la beauté et le charme de cette commune. Elle en est dépourvue. Ce sont de grandes voies qui la circonscrivent ou la traversent. Elles forment des petits quartiers de ruelles où on est parfois surpris par les couleurs roses des fleurs de pêcher ou jaunes des fleurs d’abricotier. L’espace d’un instant, une poésie douce et naturelle m’envahit. J’oublie le tapage de la circulation. Je suis bercée par la brise, enivrée par les parfums. J’apprends que la fleur de pêcher ne sert pas seulement à chasser les mauvais esprits. Elle apporte aussi le renouveau et la santé aux membres de la famille. L’abricotier représente quant à lui la métaphore de la vitalité et de l’intelligence. Est-ce pour ces raisons qu’à la vue de ces fleurs un sourire irradie mon visage ? Peut-être.

Mes pas se poursuivent et je déchante. Je tombe sur une verrue. Un château rose bonbon tout droit sorti de Disney. C’est kitch et hideux à souhait. Qu’est ce qui a pu donner l’idée de construire un bâtiment pareil en pleine ville ? Disséminé un peu partout, je découvre malheureusement de nombreux édifices en carton-pâte. A priori ce sont des hôtels, casinos sensés attirés les occidentaux. A-t-on des goûts aussi affreux ? Est-ce simplement l’image que s’en font les vietnamiens ? C’est une vision bien désolante de notre civilisation.

Autre lieu, celui-là, vestige de la colonisation française. Il s’agit d’une petite église catholique, devenue cathédrale, en bois sur pilotis construite en 1913. La présence missionnaire française à Kon Tum remonte à 1851 et perdura jusqu’à la fin de la guerre du Vietnam en 1975.

Plusieurs jours après la période de confinement total, je peux enfin m’immerger dans la vie locale. Je m’enfonce dans les halles. Je croise un policier, des vietnamiennes qui me demandent tout sourire de les prendre en photo. Tout va bien. Se balader dans les rues, les parcs, flâner et boire un café en terrasse sont de nouveau un plaisir possible. J’observe la vie des habitants, leurs magasins, les us et coutumes.

Alors enfin et de façon évidente, ce qui me fait aimer ce pays et cette région, ce sont les vietnamiens. Je suis accueillie avec chaleur, bienveillance et curiosité positive. Toujours tout sourire et heureux de constater que des occidentaux peuvent s’intéresser à leurs modes de vie.

Quand je prends ma moto à 4h30 du matin pour admirer des levers de soleil, je contemple sidérée l’énergie de cette population qui s’éveille. Ils marchent dans les rues. Ils courent, font du yoga et de la gym. Tout seul ou en groupe, à l’aube, ils accueillent cette nouvelle journée avec simplicité et gratitude. Souvent, ils sont surpris de me voir. Ils s’arrêtent quelques instants pour regarder ce que je fais. Ils m’encouragent à admirer le spectacle du soleil levant et de profiter de l’instant. Accompagnée par l’aubade des grenouilles et des oiseaux, je suis transportée par la magie cosmique de cette illumination. Chacune des tonalités de rouge, de rose puis d’oranger, de jaune et de bleu me ravit. J’ai le sentiment que la vitalité du soleil répond à celles des habitants et vice versa. Lorsque le soleil est haut, chacun rejoint sa maison, son travail et le quotidien reprend ses droits.

J’apprends beaucoup de leur philosophie en regardant vivre les vietnamiens. La solidarité et le sens de la communauté sont primordiales. Nombre d’entre eux ont beaucoup moins que nous, occidentaux, mais tout est mis en commun. Cela leur permet de bien vivre et de s’entraider autant que de besoin. Personne n’est laissé pour compte. En tant qu’étrangère, je ne le suis pas non plus. Ils sont attentifs envers à moi comme ils le seraient pour un membre de leur famille. C’est impressionnant. Cela renforce ma perception que dans nos sociétés occidentales actuelles nous passons parfois à côté de l’essentiel. C’est une remise à zéro des compteurs de notre humanité qui vaut la peine d’être vécue.

Mes sept semaines à Kon Tum ont été un profond enrichissement culturel, sociologique, psychologique et spirituel. Une citation de Flavia Weedn pourrait symboliser son empreinte :

“Some people come into our lives and quickly go. Some people move our souls to dance. They awaken us to a new understanding with the passing whisper of their wisdom. Some people make the sky more beautiful to gaze upon. They stay in our lives for a while, leave footprints on our hearts, and we are never, ever the same.”

3 commentaires

  • JEAN-LUC SANJOSE

    Bravo, pour ce nouvel article. J’aime beaucoup cette séquence de ton carnet de voyage, les photos sont magnifiques et ont beaucoup évolué depuis le début de ton voyage. Tu nous offre de très beaux cadrages de portraits et de paysages, et avec une belle lumière et de belles couleurs ! Un très beau texte également qui donne envie de surfer la vie !

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