Les billets de Baloo,  Vietnam

Vivre l’instant

« Live and let die ». Outre le titre du film relatant les nouvelles aventures de James Bond cette phrase m’interpelle. « Vivre et laisser mourir ». Lorsque je suis partie en octobre 2019, j’étais, pensais-je, préparée à dire adieu, sans pouvoir les revoir, à certains êtres chers.

Et puis, ce jour fatidique arrive. Quelle qu’en soit la raison, c’est toujours trop tôt. Avais-je anticipé cette situation pour une personne en particulier ? Pas forcément. Et à ce moment-là, comment vivre le deuil, l’au revoir à 10 000 kilomètres de sa maison ? Comment accompagner nos morts, nos familles et nos amis alors qu’on ne peut s’embrasser, se prendre dans les bras, se réconforter ? Comment appréhender ce moment de recueillement quand on ne peut pas être simplement présent en raison des conditions sanitaires ?

Ces questions, on préfère ne pas se les poser. Elles participent pourtant au voyage dont nous sommes tous acteurs. Alors, même si nous sommes souvent réticents à parler de la mort dans l’espoir de la conjurer, j’ose, à ce sujet, partager avec vous mes pensées. À bien y réfléchir, elles sont un hymne à la vie nous incitant à profiter chaque jour, des gens que nous aimons, mais aussi à prendre conscience qu’ils sont là en nous, dans nos cœurs et dans nos pas à chaque instant.

Le thème de la mort a toujours été ancré en moi. Est-ce l’histoire transgénérationnelle de ma famille ? Est-ce lié à l’intuition géniale de ma mère qui me permet d’écrire ces lignes ? C’est peut-être tout simplement dû au fait que pour jouir de la vie pleinement, il faut être lucide et accepter qu’à tout moment celle-ci puisse s’interrompre. Ne sait-on pas vraiment ce à quoi l’on tient qu’au moment où on le perd ou risque de le perdre ? Ayant frôlé le pire, je crois que cela m’a amenée à savourer le bon, le beau, le doux, le délicieux.

Néanmoins, on a tous en en mémoire des personnes qui nous ont quittés trop tôt. Certaines de ces disparitions m’ont marquée à jamais. Elles ont fait évoluer aussi ma vision de la vie. Pour l’une d’entre elles, je ne pourrais que reprendre la phrase tristement célèbre de « Putain de camion ». Cela dit, présents ou partis, chacun d’eux fait partie de moi. Cela me permet de profiter de chaque instant pleinement, autrement, car ils sont là jusque dans les petites choses. Ils représentent les épices d’un moment hors du temps.

Il y a quelques mois, je passais les quarantièmes rugissants. Pour l’occasion, j’avais le désir d’affronter ces vents en me lançant un nouveau défi. Un jour sillonnant les lacets de la péninsule de Son Tra à Da Nang, je lève les yeux. Au lieu de la nuée de singes qui bordent habituellement la route, ce sont les parapentes voltigeant au-dessus de moi qui attirent mon attention. L’envie de sauter dans le vide et voler. Voilà une sensation qui m’électrise. Qui n’a jamais rêvé d’être oiseau ? Quelle que soit la civilisation ou la mythologie, l’homme oiseau fait fantasmer. À l’aube de mon changement de dizaine, il est temps pour moi de le concrétiser.

Grâce à de nombreuses recommandations, je rencontre Dinh, photographe, parapentiste, bouddhiste. Tout un personnage avec une philosophie de vie simple et humaniste. Les traits de son visage inspirent confiance et bonté. Intuitivement, dès que je l’aperçois, je sais que tout ira bien. Cependant, j’ai besoin de précisions avant de caler mon baptême. Je suis une aventurière certes. Pragmatique et réfléchie aussi. Il répond avec chaleur, gentillesse et un anglais impeccable à toutes mes interrogations : matériel, sécurité, expériences…

Finalisant mentalement la liste de mes questions, il m’interpelle. « Tu veux le faire le 14 ? OK. Mais, je ne sais pas quel temps il fera ce jour-là. Le vent sera-t-il bon ? Actuellement, les conditions sont idéales ! Pourquoi pas maintenant ? Tu es prête ? »

Avez-vous remarqué notre tendance à dire : « Non je ne peux pas » pour tout un tas de raisons plus ou moins valables ? « Non » plutôt que « Oui ». Non, je ne peux pas, je n’ai pas les chaussures adaptées. Non, il fait trop chaud ou trop froid. Non, j’ai un rendez-vous, plus ou moins réel d’ailleurs. Non j’ai aquaponey… Comme beaucoup, je commence par me dire : « Non, ce n’est pas très raisonnable ». Puis, j’entends sa voix : « Eh, ma Sarah, qu’as-tu à faire ? De quoi as-tu peur ? ». Baloo, son sourire et son déhanché légendaires me ramènent à l’instant présent. Qu’avais-je de mieux à faire que réaliser un rêve ? Rien. Je n’y crois pas, mais ces mots sortent de ma bouche avec enthousiasme : « oui, allons-y, pourquoi attendre ! ».

Je laisse toutes mes affaires sur l’aire d’atterrissage. Les seules choses que j’emporte sont mon appareil photo et Baloo. Pas possible de faire mon premier vol sans eux. Au cours de la montée en taxi vers la piste de décollage, nous quittons la chaleur de la plage. La fraicheur est agréable. Puis arrivent nuages et purée de pois. Mon appréhension se lit sur mon visage. Un adage familial dit « quand on ne voit pas, on imagine ». Franchement, petite, à ski, je n’aimais déjà pas vraiment ça, mais là… Dinh me regarde. Il rigole. « Tu ne t’inquiètes pas, on va de l’autre côté de la vallée. Attends cinq minutes, tu vas être éblouie ». Au sommet, une vue imprenable sur la baie de Da Nang, Son Tra et son soleil radieux. Plus il m’équipe, plus il m’explique, plus j’ai des papillons dans le ventre. Certains auraient dit « qu’allait-elle faire là-haut sur la montagne », mais je respire. Bien arrimés à mon harnais, Baloo et moi nous courrons. La voile se gonfle. En un instant, magique, le vide et la splendeur.

Dinh me prévient. Il y a une vie avant et une vie après. Il a raison. Il est difficile de décrire le sentiment de plénitude ou d’ivresse à jeun. Se sentir profondément conscient d’être vivant et de jouir de la beauté du monde. Tout est parfait. Le temps, le vent, l’horizon sans limites, l’incroyable sensation de liberté, de voler.

Les vingt minutes d’évasion dans les airs durent des heures. J’ai soif de découvrir la terre vue du ciel. La différence de couleur de vert quand nous planons au-dessus de la réserve de Son Tra. Les jeux de lumière du soleil sur la mer de Chine. Les bateaux qui forment de petites taches sur l’eau cristalline. Le temple bouddhiste et Lady Buddha qui surplombe la baie. Puis, au loin, la ville. C’est un ravissement. J’ai le sourire béat d’une enfant. Des étoiles plein les yeux et des larmes de bonheur.

De retour sur la terre ferme, nous commençons à discuter de choses et d’autres. Du Vietnam, de la France, de Baloo et de son « il en faut peu… » et immanquablement du vol. Je suis intarissable. Il est presque midi. Dinh me dit : « viens déjeuner avec nous (d’autres parapentistes) et on remet ça après. »

Cette fois, aucune hésitation, le reste attendra. Évidemment, j’accours, je vole. Baloo aussi.

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