Les portraits de Baloo

Rencontres

« On ne peut pas changer les gens, tu sais. On peut juste leur montrer un chemin puis leur donner l’envie de l’emprunter ». Laurent Gounelle.

Plus de quarante ans après la chute du régime Khmers Rouges, le pays est toujours en cours de reconstruction. Il panse ses plaies comme il le peut. De nombreuses organisations et ONG sont présentes sur le territoire pour permettre à la population locale de se relever et devenir autonome.

Il y a tant d’ONG que l’humanitaire devient, pour certains, un business lucratif. J’avais en tête avant mon départ d’apporter de mon temps à une association locale au Cambodge. En arrivant sur place, j’ai croisé tellement d’ONG, d’écoles favorisant le volontourisme, de projets demandant une contribution financière que j’ai décidé de ne pas le faire ici. Le pays ayant aussi une forte réputation de corruption, je ne savais pas vers quel organisme me tourner.

Par ailleurs, les organismes sérieux cherchent des volontaires pour six à douze mois. Or, initialement, je me disais du temps, c’est du temps. Mieux vaut cela que rien du tout. En y repensant, je comprends qu’il faut beaucoup plus que quelques jours ou semaines pour que le lien se fasse, la confiance se construise, les actions s’ancrent.

J’ai croisé sur ma route des personnes lumineuses qui m’ont inspirée par leur engagement et leur volonté d’être utile. Aussi, je voudrais partager avec vous mes rencontres avec quelques-unes d’entre elles.

Nous étions toutes les deux dans la salle de convivialité de l’auberge de Siem Reap. L’une en face de l’autre, chacune concentrée sur son PC. Quel fut le déclencheur de notre échange ? Je ne m’en souviens plus. Probablement une banalité qui nous permet à Nathalie et moi de briser la glace. Elle est française. Elle a une quarantaine d’année. Elle est mariée et a de grands enfants. Elle a beaucoup voyagé avec sa famille. Elle a été expatriée de nombreuses fois. Elle me raconte qu’elle vient de prendre une disponibilité dans son emploi pour vivre une expérience unique. Elle a décidé de voyager seule pendant un peu plus de trois mois et de s’engager dans une association dédiée au tourisme. Elle est chargée d’une mission d’expertise dans le domaine de la gestion hôtelière. Elle doit également former les jeunes au métier de l’hôtellerie et transmettre les standards attendus par les touristes occidentaux. Son premier jour est le lendemain de notre rencontre. Elle a peur de ne pas être à la hauteur. Comme un premier jour avant la rentrée des classes, elle imagine ses premiers pas, les attentes, les rencontres, la différence culturelle. Alors, pour dédramatiser, on se rappelle nos premières fois. Cela nous fait rigoler. Cela l’apaise. Nous échangeons ensuite sur sa démarche pour rejoindre cette association. Elle m’avoue que trouver une association n’a pas été chose aisée tant le besoin est multiple au Cambodge. Elle me confirme aussi ce que j’avais perçu c’est-à-dire qu’il y a un business autour des ONG. Derrière l’image noble de l’humanitaire et l’aide aux populations locales se cachent aussi, en fonction des organismes, des pratiques peu glorieuses. De son côté, elle a trouvé par l’intermédiaire de son réseau professionnel. Elle m’invite à en faire de même si je souhaite réellement m’engager dans une démarche similaire. Cela me fait réfléchir sur mon réseau, mon envie et surtout le domaine de compétences dans lequel je veux m’investir. Le lendemain, je la croise juste avant de partir. Elle a le trac. Elle rayonne d’enthousiasme et d’envie. Elle sait qu’elle est à sa place.

Je rencontre Thibaut à l’occasion d’une soirée « Jeux » organisée à l’auberge de Battambang. Il est français. Il a vingt-cinq ans. Son master en poche, il décide de voyager en Asie avec une idée en tête : travailler dans une ONG dans le domaine de l’agriculture. Il commence par le Laos. Il approche quelques associations et fait quelques journées mais les projets ne correspondent pas à ses attentes. Il part ensuite pour le Cambodge. Il aborde de nouveaux organismes à Phnom Penh. De contacts en rencontres, il trouve une association à Battambang. Il y passe quelques jours. Le projet lui parle. Il s’agit de développer la permaculture et la culture alternative auprès des populations locales. L’enjeu est de taille : leur permettre de cultiver leurs terres et devenir autonomes. Ainsi, il apprend aux khmers les gestes qui respectent la nature et qui leur permettront de les nourrir eux et les générations à venir. Il en parle avec enthousiasme et passion. Une lueur brille dans ses yeux quand il voit les progrès faits en l’espace d’un mois. Il a signé pour six mois. Il a hâte de voir où ils en seront. Je le questionne sur ses démarches. Il me donne des conseils et des associations dans le domaine de l’éducation à contacter au Laos notamment. Sa passion est communicative. Ce jeune homme aux convictions vissées au cœur m’inspire et me questionne sur ce que je souhaite transmettre aux générations à venir.

Je retrouve cette fougue et cette jeunesse en discutant avec Colin. Il est britannique. Il a soixante-six ans. Il est retraité. Rien de passionnant ne l’attend chez lui. A l’issue de son premier voyage entre Thaïlande et Cambodge en 2018, il a décidé d’apporter son soutien aux enfants. Il vient de passer deux mois dans deux écoles de Siem Reap à enseigner l’anglais. Il est émotif et aux seuls souvenirs des journées passées avec eux, les larmes lui coulent le long des joues. Il me raconte son quotidien, ses conditions de vie. Il me décrit l’école aux murs branlants, le manque de livres, de cahiers et de stylos. Il me parle des dépotoirs dans lesquels vivent certains. Puis son regard s’anime de nouveau quand il évoque ses méthodes d’apprentissage, les chansons, les sourires. Muni de son appareil photo, il capture chacun de ces instants et les partage avec eux afin qu’ils se souviennent des mots enseignés et du plaisir d’apprendre. Il publie aussi sur Facebook ses aventures, ses coups de cœur et ses coups de gueule. Je regarde ses photos, les enfants, leur sourire. Ma conviction de vouloir être bénévole dans ce domaine se réaffirme. Plus qu’à savoir si j’ai les compétences pour.

C’est à ce moment-là que je croise Lucas à Phnom Penh. Nous sommes dans un dortoir de douze. Il est à mes côtés. Il a près de soixante-dix ans. Il est québécois. Cela fait quatre ans qu’il vit au Cambodge. Il travaille dans deux orphelinats. L’un est du côté de Battambang et l’autre de Phnom Penh. Curieuse de tout ce que j’avais entendu sur les orphelinats où ce ne sont pas de « réels » orphelins, je le questionne. Il me confirme que tous les « orphelins » ne le sont pas. Certains sont confiés par des familles qui sont dans un trop grand dénuement et qui ne peuvent subvenir à leur besoin. Il m’indique qu’il les recueille aussi pour éviter du trafic d’enfants qui existe encore dans certains endroits reculés du pays. Son ambition est de donner une chance à chacun et de leur permettre d’avoir un minimum d’éducation afin qu’ils puissent, un jour, sortir de la misère. Il me dit être fier d’avoir contribué à créer une fondation permettant aux trois meilleurs élèves de poursuivre leurs études supérieures et universitaires. Peut-être certains seront médecins ? Il en rêve.

Je trouve remarquable cet engagement. Et en même temps, cela m’interroge. Il n’est pas rentré au Canada depuis quatre ans, cela signifie-t-il qu’il n’a pas de famille ? Pas d’attaches ? Qu’est-ce qui pousse un homme à tout quitter pour tout donner aux autres et vivre extrêmement simplement. Est-ce de l’altruisme au plus haut point ? Suis-je prête à vivre dans le cadre d’une mission humanitaire dans ces conditions pendant un an ? Je n’ai pas la réponse pour l’instant. Alors, je lui demande comment devient-on bénévole ? Il me dit que le plus simple, c’est de frapper aux portes, de rencontrer les responsables des associations, d’y passer quelques jours et après de rester pour plusieurs mois.

En parallèle, je rencontre Ronald et Johanne. Ils ont une soixantaine d’années et vivent à Montréal. Je les croise dans mon auberge de Battambang. Ils voyagent pendant plusieurs mois entre le Cambodge et l’Inde. C’est un couple lumineux, vivant, pétillant. Ils ont une ouverture au monde incroyable. Leur jeunesse et leur curiosité feraient blêmir plus d’un vingtenaire. Mes discussions avec eux sont simples et évidentes. Nous partageons un essentiel d’humanité et de bienveillance. Leur sourire et leur chaleur me permettent de croire que tout est possible. Ils sont beaux. En les regardant, j’espère que je serai un peu comme eux plus tard.

Sans le savoir, de Siem Reap à Phnom Penh, je rencontre des personnes qui me font réfléchir sur le sens, mon souhait d’engagement, la transmission aux générations futures, mon rôle social et sociétal. Ces échanges associés aux questionnements générés par la visite des camps des Khmers Rouges me pousse aussi à vouloir mieux définir qui je veux être. Pour l’instant, rien n’est figé. Un sage me disait souvent : « L’important ce n’est pas la destination, c’est le voyage (Robert Louis Stevenson) ». C’est profondément ce que je ressens à chaque rencontre.

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